maman

Aujourd'hui mon grand Quentin a dix ans.

Il y a dix ans, à 5h du matin j'avais mal au ventre, et je me rappelle avoir demandé au gynécologue 15 jours avant à quoi ressemblaient les contractions et comment savoir quand venir à l'hôpital. Il m'avait répondu "Quand vous en aurez, vous saurez". Effectivement après 3h de douleurs, je savais pas vraiment, mais je savais qu'il fallait aller à la maternité.

C'était un jour de marché Boulevard Gambetta à Paris, et mon homme cherchait tant bien que mal une place entre les stands, il était tendu et hurlait sur tout le monde. Un maraîcher finit par lui dire de se garer dans l'enceinte de l'hôpital Tenon plutôt que faire chier le monde dans la rue. 

"C'est pour aujourd'hui", me dit la sage femme.

J'ai accouché devant 13 personnes. Le bonheur. Les universitaires étaient très gentilles et le reste de l'équipe aussi, au début j'étais révoltée d'être dans une position dégradante devant tant de monde mais je n'avais pas le choix, et puis toute façon j'avais tellement mal que je m'en foutais quand même royalement.

Puis ils me soulagent avec la grosse piqûre.

La péridurale était tellement dosée que je n'ai rien senti. Un obstétricien a été appelé pour appuyer sur mon ventre car je ne poussais pas correctement.

Puis Quentin est arrivé, j'avais l'impression de voir la photo de naissance de mon homme que sa maman m'avait montré peu avant. C'était son portrait craché.

Le séjour à la maternité était un calvaire. L'hôpital Tenon était mal en point il y a dix ans. Sale, vieux, mal famé.

Je voyais ce petit être dans son berceau en plastique transparent, et bien que lucide, je ne réalisais pas que j'étais maman. J'ai même le lendemain, ramené un berceau de la nurserie qui n'était pas le mien. C'est avec les vêtements que j'ai réalisé que j'avais embarqué un autre bébé.

Une fois rentrée à la maison, la peur de mal faire et de ne pas savoir m'en occuper me hantait chaque minute. Je n'osais pas sortir et affronter le bruit du boulevard de Charonne, les pots d'échappement et le froid. Je me sentais en milieu hostile.

Je regardais ce bébé avec de la retenue, comme si on me l'avait confié, et me jugeais peu apte à m'en occuper.

Puis au bout de quelques semaines, là, j'ai commencé à me sentir maman. Là j'ai commencé à l'aimer plus que tout, à ne plus penser qu'à lui, à le regarder tendrement, à ne jamais le quitter des yeux, à l'emmener avec moi dans chaque pièce de la maison.

J'avais 27 ans. Le monde s'est mis soudain à tourner autour de lui. Lorsqu'il avait 4 mois, je l'ai laissé 15 jours pour partir au ski. 15 jours de pleurs et de cauchemars pour moi. J'ai récidivé 3 mois après pour partir en Guadeloupe. 10 jours d'horreur à ne pas profiter de mes vacances. Mes larmes lors de nos retrouvailles ne s'arrétaient plus.

Aujourd'hui c'est une petite chose fragile sous des airs de gros durs, qui se refuse à pleurer quand il a mal, mais qui craque quand même quand il y a un trop plein, tant la recherche du réconfort maternel lui est précieux. Mardi dernier par exemple, en allant le chercher au foot, je le trouvais trop calme. Au début il me dit que ça va. Puis après 5 minutes il craque dans la voiture, grosses larmes de douleur, il était frigorifié et avait très mal à cause du froid. Mon coeur s'est emballé et heureusement que nous étions dans l'obscurité car les larmes me venaient à moi aussi, de le voir craquer et souffrir en se confiant à moi, en attendant mon réconfort. Je lui prends les mains  tout en conduisant, mets le chauffage à fond, et lui dit qu'en rentrant il prendra une douche bien chaude direct. Il pleure et dit qu'il n'ira plus jamais au foot. Je lui raconte que je disais cela aussi de la GYM quand j'avais son âge, et qu'au bout du compte, après 11 ans de GYM, je ne garde que les moments forts. Et je suis heureuse d'avoir fait ça toute ma jeunesse. Je lui dis qu'il ne doit pas abandonner. Je lui dis qu'il est courageux et que ça paiera un jour.

Aujourd'hui c'est un garçon de 10 ans qui me fait des blagues, qui est en CM2, qui se dit au revoir avec ses copains à la façon des rappeurs, qui ne vit que pour le FC Barcelone, qui embète sa petite soeur la plupart du temps, et surtout qui m'appelle "maman" 50 fois par jour.

"Maman".

Un nom si joli. C'est moi "Maman". Je me rends compte que je n'y fais plus attention. Oui je suis sa maman, je mesure le poids de ces lettres quand elles sortent de sa bouche, mais la vie déffilant à toute vitesse, les devoirs, les soucis, les tâches, je n'y fais plus attention. Et pourtant quoi de plus beau sur cette planète que ce si joli nom. 

"Maman".

Cette année en septembre, il rentrera au collège. Moi qui ai l'impression d'avoir quitté le collège il n'y a pas longtemps, cela va me faire bizarre. Il va se décoller de moi. Pour de bon...

Alors oui il y a Camille qui a suivi, et puis Robin qui arrivera la semaine prochaine au plus tard, le nom "Maman" aura toujours autant son importance.

Mais Quentin a aujourd'hui 10 ans et il découvre la vie par lui même. Il se construit en étant conscient d'où il vient.

Moi je vois son évolution aujourd'hui, et c'est pour moi ma plus belle victoire. Mon petit bout d'homme a 10 ans.

10 ans ... qu'il m'appelle "Maman". C'est tellement fort ça !